Interview réalisée par Mounir Cheriffa, Midi Libre-bureau de Paris
Edition du 3 janvier 2009
La résistance du peuple palestinien a arraché des acquis, des petites victoires au regard des longues souffrances qu'il endure depuis le début de sa tragédie il y a une soixantaine d'années. Petites victoires, mais signes indéniables que le monde ouvre de plus en plus les yeux sur les droits de ce peuple martyr dont la voix a été pendant longtemps otage des seuls politiques très peu enclins à le rétablir dans ses droits sur 22% de la Palestine historique reconnus par la communauté internationale. L'opinion publique mondiale, particulièrement bouleversée par l'agression israélienne de l'hiver dernier, manifeste de diverses manières sa solidarité à sa cause. Israël, qui poursuit toujours sa politique de déni de droit, croyant pouvoir compter indéfiniment sur l'impunité dont il a toujours joui, est de plus en plus sur la sellette : accusé de crimes de guerre, voire de crimes contre l'Humanité par le rapport Goldstone, ses hauts responsables militaires et politiques hésitent à se déplacer de crainte de tomber sous le coup de mandats d'arrêt ...En novembre, l'Union européenne a appuyé la création d'un Etat palestinien sur la base des frontières de 1967 avec Jérusalem comme capitale des deux Etats. La communauté internationale exige unanimement l'arret de la colonisation y compris à Jérusalem-Est... Ces petites victoires sur le chemin de la Palestine, rendues possibles grace d'abord à la lutte du peuple palestinien, ont même permis d'envisager, du fait de l'enlisement des négociations de paix, une proclamation unilatérale d'un Etat palestinien, chose impensable il y a encore un an. Oui, un vent d'optimisme souffle timidement mais sûrement malgré le blocus, malgré les différents murs de la honte érigés pour étouffer la voie d'un peuple et en dépit même des différends palestiniens, et cela parce qu'il est impensable qu'une cause juste et aussi dramatique que celle des Palestiniens reste plus longtemps dans le non-droit. En ces jours anniversaires de l'attaque contre Ghaza qui mettent sous une lumière crue l'iniquité de la politique de l'occupant israelien, ou le monde communie avec ses habitants dont rien n'arrive à briser le moral patriotique, il est instructif d'entendre une voix militante, une voix de Palestine nous expliquer le génie de son peuple et de sa résistance...
Midi Libre : Récemment, le conseil des ministres des
Affaires étrangères de l'UE a adopté un texte contraignant pour
Israël, en exigeant le retour aux frontières de 1967 avec Jérusalem
capitale de deux Etats. Considérez-vous ce texte comme une victoire
alors que ce texte intervient un an après les tragiques
bombardements sur Ghaza ?
Leïla Shahid :
C'est une énorme satisfaction de constater que les quatre dernières
années passées à Bruxelles en assurant la délégation de Palestine
auprès de l'UE n'ont pas été vaines, car ce texte veut dire que
notre mission a servi à quelque chose. Je crois que la raison
principale de cette petite victoire est la résistance du peuple
palestinien auquel il faut rendre hommage. Vous savez qu'à
Jérusalem tout le monde s'est félicité de l'élection du nouveau
maire parce qu'il n'est pas religieux, mais il s'est avéré plus
dangereux. Ce maire de la droite israélienne a déclenché, avec le
soutien des autorités israéliennes, une campagne de colonisation
sans précédant. 4.577 permis de résidence ont été retirés à des
Palestiniens. Il faut que vous sachiez que les Palestiniens doivent
avoir des permis de résidence afin de pouvoir vivre sur leur propre
terre comme s'ils étaient des étrangers auxquels on accorde un
permis de séjour. C'est vingt et une fois de plus que l'année
dernière, de plus des expulsions de familles a lieu tous les jours.
Ajouter à cela le mur de "l'apartheid" qui fait neuf mètres de haut
et qui annexe de fait Jérusalem. Le mur de Berlin à côté a l'air
d'être un pitoyable édifice. Je salue le courage des personnes qui
sont restés sur les ruines de leurs maisons dynamitées, refusant
d'aller ailleurs et de quitter Jérusalem pour satisfaire au plan
d'épuration ethnique mis en œuvre par Israël. Il faut rendre
hommage à la résistance de la population de Ghaza qui a réussi à
faire basculer les opinions. Elle a réussi à survivre à un crime de
guerre que heureusement le grand Richard Goldstone a dénoncé dans
son rapport. Rendez-vous compte qu'on ne peut malheureusement pas
reconstruire une seule maison parce qu'il n'y a pas un sac de
ciment à Ghaza qui puisse y entrer. La satisfaction qu'on peut en
tirer, c'est la résistance incroyable du peuple palestinien, ce
n'est ni la diplomatie palestinienne, ni la représentation en
Europe, ni la grande stratégie d'aucune direction. Je voudrais
aussi saluer le courage des Suédois, alors que c'est un
gouvernement de droite qui dirige le pays et qui n'a pourtant pas
de relation particulière ni de proximité historique avec les pays
arabes, comme l'incarnait auparavant la France. C'est peut-être
grâce à cela que la Suède a été plus libre dans ses choix
politiques vis-à-vis de la Palestine
Dans ce contexte, on pourrait espérer que cette décision suédoise
va ouvrir la porte à une position européenne commune qui poussera
les Américains, les Russes, l'Onu et les Etats arabes à engager une
reprise réelle de leurs efforts dans la perspective du droit
international. C'est l'aspect le plus important parce que jamais
dans un conseil on a fait autant référence au droit du peuple
palestinien.
La réalité, c'est qu'on peut effectuer toutes les manigances et
calculs possibles, les peuples restent les propres acteurs de leur
Histoire. Le sacrifice de milliers de morts palestiniens sans
oublier les séquelles laissées par les bombardements. Les enfants
n'arrivent plus à dormir, outre le fait qu'ils ne peuvent même pas
aller se soigner en Egypte juste à coté. Mais je reste persuadé
qu'on peut faire toutes les analyses stratégiques, la force d'un
peuple s'impose d'elle-même.
Certains observateurs avancent que ce texte n'augure pas
d'un succès sur le plan du suivi faute d'un consensus au niveau des
Etats européens. Qu'en pensez-vous ?
C'est
malheureusement une réalité. L'UE est encore une union d'Etats sur
le plan des gouvernements. Il n'y a pas d'unité européenne. Cela
viendra un jour, mais c'est encore en gestation. Ces États qui la
forment n'ont pas la même position. On est dépendant de la
présidence tournante de l'UE, qui de ce fait reste sujettes à des
changements. A peine commence-t-on à s'habituer à un interlocuteur
que celui-ci laisse sa place à son successeur. Mais, ce texte-là
constitue toutefois une avancée car il est irréversible. C'est un
texte important parce que Jérusalem n'est pas un problème mineur.
Mahmoud Abbas, a décidé de suspendre les négociations devant la
poursuite de la colonisation à Jérusalem. Il faut que cela soit
suivi. Il y a aussi un paragraphe important sur Ghaza qui fait
référence aux relations institutionnelles entre l'Autorité
palestinienne et l'UE concernant les relations politiques et
financières. Le plus urgent, c'est Jérusalem et Ghaza.
Le courage de l'UE signifie-t-il une prise en main de ce
dossier alors que les USA ont marqué une volte-face
historique par rapport à leur engagement fait aux Arabes ?
Cela signifie-t-il aussi l'arrêt du suivisme de l'UE par rapport
aux USA ?
Je voudrai tout de même saluer le
courage des Européens face à une pression terrible de Netanyahu
exercée sur les gouvernements européens. Comme pour les Américains,
les Israéliens emploient le lobbying comme le "b.a. ba" en
politique étrangère. Curieusement, cette fois il n'y a pas eu de
pressions américaines sur les Européens. La nouvelle administration
américaine est très différente de la précédente. Même si l'on peut
critiquer sa réticence en raison de la présence de Mme Clinton,
George Mitchell, alors que cette même administration a failli à ses
promesses faites à l'aune de l'élection d'Obama par rapport à
l'arrêt de la colonisation comme préalable aux négociations. Ils
ont reculé du fait des pressions israéliennes liées à la politique
interne aux Etats-Unis. En particulier, le vote au congrès pour la
loi sur la réforme du système de santé et aussi pour les questions
relatives aux changements climatiques. Obama a reculé parce qu'il a
besoin de soutien par rapport à ses projets sur le système de
santé. Le changement principal entre l'administration Bush et Obama
est que Bush prônait la guerre, il a même inventé le concept de
guerre préventive. Alor qu'Obama reste, malgré l'envoi de 30 mille
soldats en Afghanistan, un président qui prône le multilatéralisme
avec les Arabes comme partenaires et non comme ennemis.
Mais en même temps, malgré l'horreur des bombardements sur
Ghaza l'année dernière, Israël reste un allié privilégié de
l'Europe qui reste son premier partenaire commercial. L'issue du
conflit se joue peut-être dans ce point là...
Cela
fait 42 ans que les États européens disent qu'il est illégal de
conquérir des territoires par la force militaire. Qu'ils respectent
maintenant leurs propres engagements au lieu de faire d'Israël leur
partenaire privilégié dans leurs relations euro-méditerranéennes.
Cette complicité est intolérable pour les Palestiniens. Il faut
reconnaitre qu'Abbas a eu assez de courage pour avoir dit, parfois
contre sa population, qu'il était contre la militarisation de
l'Intifada. Moi-même je n'étais pas de son avis à l'époque, mais
j'ai réalisé qu'il avait raison. Il a eu toujours cette conception.
Il a été toujours un homme de dialogue. On ne peut pas faire un
État binational avec une société qui ne souhaite pas vivre avec
nous. Le débat reste empreint de controverses dans le monde entier.
Même en France, le débat ressurgit de comment vivre ensemble. Nous
sommes obligés de passer par la solution des deux Etats. Nous,
Palestiniens, nous savons très bien nous adapter même dans un
espace très réduit. On sait également recycler. On peut recycler
les colonies pour qu'ils deviennent des villages palestiniens
(Rires). C'est une question de volonté politique, il y a beaucoup
de place pour faire un Etat palestinien, qui je vous le rappelle,
représente seulement 22% de la Palestine historique.
Le nouveau Prix Nobel de la paix Obama a-t-il été mythifié
à tort ?
Je pense que l'administration Obama a
mal commencé. Obama a monté les enchères très haut et maintenant il
ne sait plus comment faire pour les réduire. Est-il en train de
payer le fait de vouloir trop vite changer les rapports avec
Israël. Lui, il a voulu le changement, mais les institutions
américaines n'ont pas changé. Je veux parler du Pentagone, de la
CIA et des lobbies industriels. Regardez le mal qu'il trouve à
instaurer un plan de sécurité sociale dans la grande Amérique, on
croit rêver ! 45 millions de citoyens aux USA sans assurance
médicale. Il est trop tôt pour dire comment cela va tourner. Je
pense que le Prix Nobel qui lui a été décerné l'a beaucoup
desservi. On a mis la charrue avant les bœufs. Il fallait
attendre qu'il fasse des gestes concrets. Je trouve étrange la
décision du comité Nobel. S'il avance petit à petit en assurant les
petits gains qu'il a eu, il pourra faire de bonnes choses. Il y a
aussi les forces intérieures qui le pressent par rapport à son
engagement dans le défi climatique. La communauté juive américaine
mène un combat très rude contre Obama en vue de le faire plier et
le rendre vulnérable. Si la crise se résorbe, il aura les mains
libres pour revenir. C'est dans ce cas - là qu'il aura besoin des
Européens. Rappelez-vous qu'on nous avait promis des changements
majeurs en septembre parce qu'Obama allait faire son discours de
politique étrangère à l'assemblée générale de l'ONU en présence du
Quartet, d'Abbas et Netanyahu. De cet immense espoir n'est rien
sorti. Netanyahu semblait fier de lui parce qu'il a réussi à mettre
de son côté Obama. Israël a instrumentalisé la peur par rapport à
l'arme nucléaire de l'Iran qui menace les intérêts communs des USA,
de la France, de l'Angleterre et d'Israël. Je pense aussi qu'Obama
doit apprendre à traduire ses discours en réalités politiques. On
ne peut pas être avec Obama parce qu'il a une peau noire ! On
est avec lui parce qu'il a promis de ne plus faire de guerres. De
ne plus avoir recours à la torture. D'arrêter la guerre en
Afghanistan et en Irak. On attend ! S'il est contre la guerre dans
ces deux pays comme il l'a dit il doit être aussi contre la guerre
contre la Palestine.
Le Fatah et le Hamas sont-ils sur la voie de la
réconciliation ? On a vu à l'issue des négociations du Caire
qu'ils étaient au bord de la rupture...
Ça me fait de
la peine de parler de négociations entre deux parties
palestiniennes. C'est un drame qui, avant d'être la responsabilité
des Palestiniens, est avant tout la conséquence des politiques qui
ont été menées par d'autres. Je veux parler de L'UE qui a organisé
des élections dont elle ne reconnait pas le résultat. On a essayé
de fomenter une guerre civile. Par ailleurs, la responsabilité de
l'exacerbation de ce conflit interne incombe aussi à Bush qui mérit
d'être traduit devant un tribunal pour crime de guerre. Il a
développé cette guerre antiterroriste dans la foulée du choc des
attentats du 11 septembre pour détruire l'Irak, l'Afghanistan...
Dans le cadre de cette guerre antiterroriste, Sharon avait dit que
"le Hamas sont mes terroristes, et Arafat mon Ben Laden". Hamas
fait partie intégrante du peuple palestinien et il est stupide de
le réduire à une cellule terroriste de l'Iran. Même si je ne
partage pas les choix idéologiques du Hamas, il n'en demeure pas
moins qu'il a joué le jeu des élections et qu'il avait le droit de
gagner. Le fait d'avoir fermé la porte au Hamas alors qu'il avait
fait un effort remarquable, cela a favorisé l'émergence d'un
courant radical au Hamas. Concernant le Fateh, je dirai qu'il vaut
mieux gagner les élections honnêtement ou bien ce n'est pas la
peine d'y aller. On sait tous que certains militants sont poussés
par certaines parties pour magouiller en échange d'un soutien.
Cette scission démontre comment Israël a monté le Hamas pour
détruire le Fateh. Cette profonde plaie est très mal vécue par tous
les Palestiniens. Tant qu'il y aura cette fracture nous ne
sortirons pas de l'auberge. On ne peut affronter l'ennemi en étant
désuni. Cette fracture est autant idéologique que géographique. Le
Fatah en Cisjordanie et le Hamas à Gaza. Le problème n'est pas de
signer un papier que les Égyptiens proposent, mais il consiste à ce
que les citoyens palestiniens prennent conscience qu'ils ont besoin
de la réunification du corps social palestinien. Les check-points
et les barrages mis en place par Israël n'ont rien à voir avec la
sécurité mais ils participent à la fragmentation du tissu
social.
On vient de célébrer l'anniversaire de la mort de Yasser
Arafat, croyez-vous qu'il manque un personnage emblématique
qu'incarnait Arafat ? On parle beaucoup de Marwan Barghouti,
actuellement emprisonné en Israël et qui pourrait incarner l'union
du Fatah et du Hamas ? Qu'en
pensez-vous ?
Yasser Arafat nous a quittés il y
a cinq ans, mais on continue toujours son projet politique. Lui qui
a vu les terres occupées, qui a été expulsé de chez lui. En dépit
de l'injustice, il a su faire un compromis historique. Il a accepté
de bâtir un État palestinien sur 22% de la Palestine historique en
échange de la paix. On continue cette lutte engagée par Arafat.
Bien sûr M. Barghouti est un leader. Il a préparé le document
d'entente qui est à la base de l'unité palestinienne et qui inclut
toutes les couleurs politiques. J'espère qu'il sera libéré bientôt.
On parle d'un échange de prisonniers entre le Hamas et Israël,
j'espère qu'il sera parmi les prisonniers libérés. Il a la stature
d'un président palestinien. Cette tâche n'est pas facile, la
Palestine n'est pas encore un État, et même si on aura enfin notre
État, ce ne sera pas un État comme les autres, du fait de l'ennemi
israélien qui est toujours là malheureusement et du défi
international de grande ampleur La Palestine ne manque pas d'hommes
ou de femmes capables de tenir ce rôle. Ce n'est pas tant un
problème de personnalités, mais l'enjeu actuel est ce processus
politique qui n'avance pas du tout. La volonté politique au niveau
international n'y est pas. Le gouvernement israélien est de plus en
plus à droite. Les Israéliens croient sincèrement que la Palestine
historique leur revient de fait. Ils ne reconnaissent pas le droit
des Palestiniens. C'est grave. La responsabilité de la communauté
internationale est plus que jamais exigée pour apporter la paix et
non pas pour maintenir un processus de paix sans fin.
Quelle lecture faite-vous des conclusions du rapport
Goldstone ?
Ce rapport est une victoire parce
qu'il est la seule reconnaissance de la tragédie de Ghaza. Il dit
que le siège n'a pas été levé, maintenant le peuple palestinien est
plus assiégé qu'avant le massacre. Il y a moins de moyens de survie
qu'avant le massacre. Le seul sentiment de semblant de justice
rendu aux familles des victimes, c'est les preuves de crimes de
guerre et la demande express qu'on aille à la Cour pénale
internationale. L'impunité d'Israël sera cassée là-bas. C'est un
juge international qui le dit. Il a l'honnêteté de relever aussi
les tirs du Hamas. C'est son droit, il est juge.
Ne craignez-vous pas qu'il demeure lettre morte comme
toutes les résolutions de l'ONU ?
Comme cela a
été le cas pour l'Algérie, les luttes des peuples passent par
l'accumulation des droits que les peuples remportent. Il est vrai
qu'il y a de plus en plus de citoyens palestiniens, israéliens,
européens et américains qui ne croient plus en la solution d'un
État palestinien. Sur le terrain, l'extension des colonies, du mur,
des routes de détournement, les camps militaires et des zones
industrielles militaires israéliennes, cela est devenu un véritable
gruyère. Il faut regarder toujours les images du mur de Berlin.
Pour se rappeler que c'est uniquement une question de volonté. On
peut démanteler le mur tout comme on peut récupérer les unités de
logements des colonies pour y loger tous les Palestiniens réfugiés.
Les routes qu'ils ont réalisées, on sera très heureux de rouler et
de conduire dessus. Tout ce qu'il faut dire, c'est que l'Etat
d'Israël s'arrête aux frontières de 1967 comme le préconisent les
conclusions du Conseil européen des ministres des Affaires
étrangères.
L'opinion publique se radicalise en Israël avec la montée
de l'extrême-droite qui a de plus en plus d'échos dans la société
israélienne. Qu'en pensez-vous ?
Je pense qu'il
se passe quelque chose d'absolument tragique dans la société
israélienne. La situation actuelle en Israël nous rappelle la
veille de la montée du fascisme en Allemagne. Une société riche où
l'intérêt de l'argent est tel qu'on s'assassine entre familles, où
les mafias se sont installées. Fondamentalement entre une élite qui
se dit "bien pensante" et la masse il y a un tel écart que 99% de
la société reste aveugle à la tragédie palestinienne et ne reculera
devant rien, même pour déclencher une guerre contre l'Iran pour
continuer sa fuite en avant. Ce débat sur l'Iran est tellement
important. Pour Netanyahu, il n'y a qu'une porte de sortie
envisageable. Depuis les conclusions des ministres des Affaires
étrangères favorables à la Palestine début décembre, quarante-huit
huit heures après on a voté à la Knesset un référendum en Israël
pour demander aux gens s'ils sont d'accord pour que Jérusalem soit
la capitale de deux Etats, on imagine bien que 99,99% allaient dire
"non". Ils ont également demandé aux personnes s'ils sont contre le
retrait des territoires occupés. Pareil, la grande majorité a dit
"non". Après, on va nous dire, comme l'Etat israélien est la seule
démocratie du Moyen-Orient, il faut respecter le souhait de la
population qui est contre le retrait. Et là, la seule porte de
sortie de Netanyahu serait de faire une fuite en avant en
déclenchant une guerre contre l'Iran. C'est ma hantise. On ne peut
pas laisser passer les insinuations israéliennes de guerre contre
l'Iran.
Quand on voit le nombre d'heures réservées aux réunions de
stratèges américains et israéliens et européens, je ne sais pas qui
va arrêter Netanyahu. Obama n'a-t-il pas les moyens de retenir une
pareille folie, sachant que la société israélienne est dans une
telle crise. Il ne faut pas oublier l'immigration venue de l'ancien
bloc de l'URSS, qui est raciste est fier de l'être, ils parlent
russe entre eux, ils renoncent à parler l'hébreu, avec un
chauvinisme terrible et qui ne comprend que la culture dans
laquelle ils ont vécu selon laquelle, celui qui a le plus d'armes
gagne. Ce sont 20% de la société israélienne. Ces colons tirent sur
l'armée israélienne qui veut appliquer sporadiquement le gel des
colonies.
Ils sont persuadés que le dialogue ne peut pas se faire avec une
Palestine qui n'a pas de char ou d'avion militaire. Comment
voulez-vous parler de paix avec ces gens-là. De ce fait, l'espoir
reste mince.
Comment jugez-vous les interventions et les offres de paix
des chefs d'Etat arabes ?
L'initiative arabe a
commencé en 2002 avec le sommet de Beïrouth. Déjà il y a eu un
prélude aux massacres de Ghaza de 2008 puisque le 22 mars, Sharon
prétextant un attentat à Nahariyya, a occupé Ramallah, assiégé
Arafat et détruit tout ce que l'Autorité palestinienne avait
construit depuis le début d'Oslo comme ministères, municipalités,
hôpitaux, etc. En réalité c'était pour couper court à l'initiative
arabe. Tous les Arabes avaient fait un immense effort, y compris
ceux réputés pour leurs réticences quant à une normalisation avec
Israël, avaient offert une paix totale sur un plat, avec tout ce
que cela implique comme risque par rapport à leurs opinions
nationales. Le lendemain, les chefs d'Etats arabes ont remis dans
leurs poches le document qu'ils avaient signés la veille parce
qu'aux yeux de leurs peuples, ils se rendaient complices des
attaques de Sharon contre la population palestinienne. La
proposition des pays arabes n'est revenue qu'après le départ de
Sharon. Abbas a réussi à convaincre l'émir d'Arabie Saoudite, qui
était l'auteur de l'initiative arabe de peser en tant que marché
économique des pays occidentaux, alliés stratégiques dans la région
face à l'Iran de proposer de nouveau le plan arabe. C'est ce qu'il
a fait, lors de la Conférence islamique, de tenter de hisser le
plan arabe au niveau des pays musulmans. Un retrait des territoires
contre une normalisation des relations avec Israël et une solution
négociée du problème des réfugiés. Mais, il n'y a pas eu de
réponse. La réalité est que leur avantage est que Jérusalem doit
rester une citadelle assiégée et continuer à faire culpabiliser le
monde d'un génocide qui a été perpétré en Europe et de demander aux
Américains de les armer pour se défendre contre l'Iran, qui aurait
des ambitions dans la région. L'initiative de paix c'est bien, mais
il faut se poser la question sur ce que font les Arabes pour les
Palestiniens. Faut-il prendre au sérieux les sommets arabes ?
Ce sont malheureusement des lieux où les Arabes se bagarrent plus
qu'ils ne pensent à la paix pour les Palestiniens. Il y a un
chiisme chez les Arabes au niveau des gouvernements. Ce chiisme
s'appelle la guerre du Golfe. Elle a divisé le monde arabe comme
avec une hache. Actuellement, il y a trois mondes arabes. Le
Macherek qui est directement dépendant de la paix avec Israël, le
Maghreb qui est le futur marché pour les Occidentaux à conquérir
dans le cadre de la mondialisation et les pays du Golfe qui sont
sur une planète où il a des palmiers et des tours d'argent qui
viennent de se réveiller quand la bulle financière a explosé
(Rires). Cette scission a fait que la Palestine ne figure plus
parmi les priorités des régimes arabes. Le Macherek, seul n'a pas
de poids. Et encore, même les 22 réunis n'ont pas la capacité
économique d'Israël parce que leur pétrole n'est pas utilisé là où
il faut. Alors divisés en trois c'est encore pire. Il y a une crise
très profonde inhérente à l'identité réelle. Beaucoup plus qu'en
France, ni en Europe qui est fictive (Rires). Il y a lieu
d'approfondir une réflexion pour savoir où est la place de la
religion dans nos sociétés. Nous avons des régimes qui sont peu
démocratiques, une crise de société réelle et il y a de plus en
plus un écart immense entre l'opinion publique arabe et les
dirigeants. Ne voyant pas de forces laïques de leurs gouvernements
à l'horizon, ils vont les chercher chez les islamistes. Ils croient
absolument qu'en bombardant des tours, Ben Laden rend service à la
Palestine. C'est tragique. C'est ce qui a fait le plus de tort à la
Palestine depuis 40 ans. Dans ce contexte, il y a une immense
responsabilité des dirigeants arabes. De ce fait, une révolution
démocratique s'impose dans le monde arabe qui sera la clé de voute
de l'aboutissement de la cause palestinienne.
Je dirai qu'il y a un État qui m'impressionne plus que tous les
autres Etats arabes. C'est la Turquie. Cet Etat agit avec beaucoup
d'intelligence sur le plan intérieur comme sur le plan extérieur.
Il a su prouver qu'on peut être un pays musulman et intégrer la
modernité dans la gestion des affaires de l'Etat. Sur le plan
stratégique, la Turquie est en train de devenir une grande
puissance. Elle a signé un accord de défense commun avec la Syrie
et l'Irak. Elle a des relations privilégiées avec l'Iran. Une
formidable leçon pour les Européens. Une stratégie intelligente
parce que l'Europe aura besoin des amis de l'Iran comme la Turquie
pour dialoguer avec lui. Sur un plan intellectuel, les Turcs sont
entrés dans une ère de modernité, ils ont trouvé une solution à
l'islam radical. C'est une leçon pour les Arabes aussi. Les Turcs
sont une aubaine pour les Européens à ne pas rater. Ils sont un
pont sur le plan du dialogue stratégique avec l'Iran, l'Afghanistan
mais aussi avec la Palestine. La Turquie a pris les distances qu'il
faut par rapport à Israël pour bénéficier de ce statut.
De notre bureau de Paris : Mounir Cheriffa






